UN HOMME SANS HISTOIRE

 

Chapitre I

 

  Il était une fois

 

 

 

 

De toute évidence, les choses n'allaient pas comme il aurait fallu. Un problème pareil ne se serait pas posé si son chez lui n'était pas allé jusque chez l'autre, de l'autre côté de la ligne, enfin jusque chez lui aussi, mais chez l'autre, précisément.

Devait-on l'enterrer ici alors qu'il était mort au fond de son jardin, et que celui-ci, le fond, juste le fond était chez l'autre, sur la commune voisine ? 

L'autre disait que oui, le maire disait que non, et ces deux-là se querellaient sans pudeur devant lui alors que lui se demandait pourquoi on l'avait fait venir. Il avait fini par s'asseoir et regardait la scène, attendant qu'on lui prête attention.

 

Ce jour de congé avait mal commencé. Il s'était levé vers les dix heures, la bouche encore pâteuse des excès faits la veille. Quand le garde municipal avait frappé au carreau, il n'avait encore rien à se reprocher :

— B'jour m'sieu. Z’ êtes Lecordier François ? Le maire vous demande d'urgence, tout de suite si c'est possible. Ne m'demandez pas pourquoi. J'ne sais pas.

Il était venu sur le champ, sans apprêt, comme il se trouvait quand il était dans sa maison, finissant d'user de vieux vêtements, pas rasé, peigné des doigts, les pantoufles aux pieds, les mains puant l'ail qu'il venait d'éplucher. Sans réponses aux  questions qu'il avait posées, la conscience pas tranquille, il avait suivi en trottinant le représentant de l'Autorité parce que le bougre, à cause de l'âge, courait doucement en avant, soucieux de la bonne exécution de sa tâche comme de taire ce qu'il aurait pu savoir, car sa fonction l'obligeait au silence.   

 

Depuis quatre années qu'il habitait le village, François Lecordier n'avait jamais eu affaire à personne. Il partait le matin, rentrait le soir et passait les fins de semaine entre ses murs, se contentant parfois d'une visite à l'épicerie de la place.

La ville, là où il travaillait, était à côté, plus loin, et lui s'était installé ici à cause de la campagne qui était là, commençait là, au bout du clos qu'il avait acheté.

Il avait fait cet achat après une courte visite, un jour d'hiver, se laissant séduire par l'espérance gaie d'un printemps que son imagination fleurissait déjà. De la rue, dans la continuité des façades vieillottes, ce n'était qu'une maison banale, deux fenêtres à l'étage, la porte, un pied de vigne hors d'âge et cette autre fenêtre, barreaudée comme une prison, donnant sur l'unique pièce, au rez-de-chaussée. Au fond de celle-ci, passant une ouverture dans le mur, on débouchait sur l'atelier et le jardin.

De là, il avait aperçu un bout de terre tout nu au travers des vitres. Des murets de pierres sèches, effondrés sur eux-mêmes, le délimitaient encore, étageant quelques terrasses vers le ruisseau qui coulait au bas. Au-delà des cailloux, droit devant, à deux cents mètres, sur un fond de labours, l'alignement de quelques maisons découpait l'horizon. À gauche, prolongeant une ruine, la friche s'était installée. De l'autre côté, dans cette profondeur des champs qui était à la suite, effeuillé par le froid, un jardin pareil et vide se perdait. Un arbre et, tout comme ici, d'autres créatures, arbrisseaux et buissons, hibernaient dans le silence.

C'est le silence qui lui avait plu, un calme silence, tout rempli du travail de l'homme, un travail fait main, rien qu'à la main, sans la machine. Il avait écouté puis il s’était décidé à acheter, en souvenir de son instituteur de père, à cause de ce silence et du jardin, une part d’amour qu’il voulut ancrer, donnant enfin aux désirs inassouvis du maître d’école leur réalité, parce qu’aux vacances, à longueur d’envie, avec son petit garçon, il racontait ses rêves.

À cause aussi de ce vieil homme qui habitait à côté, et qui, sans qu’il sache pourquoi, l’avait ému lorsqu’il était apparu, et que, inquiet, il avait regardé dans sa direction, curieusement.

 

Lâcher la ville, ne plus s'y fondre et s'étouffer dans les gaz, ne plus se borner aux vis-à-vis lugubres, ne plus marcher dans ces couloirs tristes où se croisaient tous les autres, ne plus y dormir dans un air mort qui ne pouvait survivre, lâcher la ville et vivre à la campagne, c'était une envie, un rapport à l'enfance, un besoin d'y revenir, d'y être bien et de grandir libre.

 

Le vieux maire l'avait vu. C'était un chasseur, à n'en pas douter, avec sa moustache de chasseur, son gilet de chasseur, son air de chasseur. Il ne pouvait pas ne pas le voir. Il avait fait un signe, un geste du genre à vouloir dire « attends, j'arrive », « quelques secondes, merci » et lui attendait encore, ressassant ce vieux rêve devenu réalité et cette réalité qui l'avait rattrapé, comme s'il s'était échappé, comme s'il avait fui.

Las, il ne savait, des reproches qu'il aurait pu se faire ou des regrets qui pointaient leur nez, lesquels le tourmentaient le plus. Il avait tout d'un coup honte de sa tenue, de son air dépenaillé, de ses mains qui reniflaient l'ail. Il avait honte d'être là et d'attendre. Il était sûrement coupable, et ne bronchait pas. Il attendait.

L'autre disait qu'il n'avait rien fait et le maire disait tout le contraire, qu'ils avaient tiré le cadavre sur sa parcelle, que cela se voyait vu qu'il était raide, les jambes en équerre, parce qu'il s'était assis, vivant, au pied de l'arbre pour y mourir, qu'il s'y était adossé et que l'arbre était chez l'autre.

Et lui, parce que le maire lui lançait sans arrêt des coups d'œil, avait pensé que c'était lui qui avait tiré le cadavre, qu'il était là pour rendre des comptes, même s’il ne savait pas qui était le mort.

Finalement, l'autre était parti. Alors, le maire avait serré sa main puante, franchement, avec un je-ne-sais-quoi d'amicale cordialité. Il avait tiré une chaise et s'était assis en face de lui, la mine contrariée, comme si maintenant lui devait le consoler, le rassurer et lui dire que tout allait bien.

Pour un peu, François aurait compati. Il l'avait belle, le maire, de faire cette tête d'enterrement, de l'observer en se taisant, de baisser les yeux, de le regarder encore tristement.

À vingt-deux ans, l’expérience est pauvre. François ne comprenait rien.

Volontiers, il aurait soupiré, il aurait pris un air gêné, il n'aurait pas dit un mot, il aurait fait tout ce cinéma si le maire, à ce moment, ne lui avait pas dit qu'il avait une bonne et une triste nouvelle à lui communiquer. Alors François avait souri bêtement, la bouche entrouverte. Il avait répondu :

— À moi, me communiquer une bonne nouvelle à moi ?

Le maire aussi avait souri avant d'avouer :

— Beppe est mort.

Et François avait crié. Il s'était effondré et criait que c'était faux, que ce n'était pas vrai, que Beppe, il l'avait vu hier, il avait dîné avec lui : il était vivant, il avait ri, il avait bu.

Le magistrat, passant outre à son chagrin, avait continué :

— C'est de lui qu'on parlait avec l'autre. Ils ont fait un sale coup. Ils l'ont tiré chez nous, en douce, pour qu'on s'en occupe… Les formalités… Qu'on l'enterre.

François l'avait regardé, les yeux mouillés de larmes, et le maire avait cru le rassurer :

— Vous en faites pas, on va le faire.

Pourquoi s'en serait-il fait ? Il venait d'apprendre que son ami était mort, raide, en équerre, tiré d'un bord l'autre. S'en faire de quoi ? Qu'on le déplie, qu'on l'assouplisse, qu'on le repousse et qu'on l'adosse à son cerisier, qu'on le ressuscite ! Si la mort l'avait frappé, il n'avait plus de raison de s'en faire, personne n'avait plus de raison de s'en faire, c'était fini : plus de Beppe, plus d'ami.

Il avait eu un sanglot plus violent, une grosse respiration et un autre sanglot qu'il avait caché dans les odeurs d'ail de ses mains.

 

Son ail ! C'était l'ail que Beppe avait planté, son ail qu'il mangeait pour protéger sa santé et qu'il avait partagé.

— C'est bon pour toi aussi, pour ta circulation.

Beppe lui avait dit ça.

Et François s'était mis à manger de l'ail, son ail, pour être en forme, pour faire plaisir, par amitié.

Il en avait fait, des choses, par amitié, depuis quatre ans qu'ils se connaissaient et qu'ils partageaient leur vie, chacun chez soi, de part et d'autre de ces pierrailles mitoyennes qui ne les avaient jamais séparés. Maintenant que Beppe était mort, que l'édile avait dit de ne pas s'en faire et qu'il venait de sentir l'odeur soufrée d'un premier souvenir, il devait se calmer, respirer lentement, et se demander, entre les trous noirs où son cerveau l'entraînait, où se trouvait la bonne nouvelle.

 

Le maire avait sans doute remarqué qu'il s'était ressaisi. Il en avait profité pour reprendre la parole :

— Vous comprenez, s'ils l'avaient gardé chez eux, ils auraient dû se payer les démarches et la sépulture. Beppe, il était seul. Pas de famille, pas d'histoire. On est obligé, on doit le faire, on le fera. Après, faudra voir avec vous. Pour ne pas vous embêter, pour s'arranger. On fera le minimum, le moins cher, la fosse commune, enfin tout pareil. Si vous n'êtes pas contre… on est d'accord.

Et là, d'un coup, le semblant de chasseur lui parlait en paysan matois qu'il était encore, cherchant à l'embrouiller, à lui faire la part belle, à tendre la main comme en foire pour qu'il y tape.

 

La fosse commune, François en avait bien une vague idée, à cause de Mozart et de ceux qui disaient qu'il y avait eu droit. Et si Mozart y avait eu droit, et que tous avaient laissé faire, Beppe accepterait sans peine qu'on le traite comme Mozart. Ce qui n'allait pas dans le discours, c'est qu'on essayait d'obtenir son accord et que dans la salle, il n'y avait aucun témoin. Tout ça n'était pas clair. Si Beppe avait été là, il l'aurait conseillé, il aurait dit de remettre à demain, qu'il fallait réfléchir, voir, revoir peut-être.

Et puis, tout d'un coup, comme une lumière qui s'allume, il aurait dit :  

— Attendez. Pourquoi vous me racontez tout ça, pourquoi vous voulez vous arranger et ne pas m'embêter, et faire le moins cher et…

François Lecordier ne savait pas pourquoi il s'était levé, ni pourquoi il avait posé ces questions, mais puisqu'il était lancé, il ne s'était pas privé de demander ce qu'il faisait là, tout seul, à recevoir une bonne nouvelle qui l'avait rendu malheureux, parce que la nouvelle n'était pas bonne, mais horrible et qu'on se moquait certainement de lui.

Il était fier d'avoir osé.

C'est Beppe qui lui avait appris à se défendre, à ne pas se laisser marcher sur les pieds, à résister, à être fort. Il avait résisté, Beppe, il s'était défendu. Il en parlait rarement, mais il savait faire avec les Autorités. Il ne les aimait pas.

 

Maintenant que Beppe lui avait soufflé d'être sur ses gardes, François Lecordier se méfiait.

L'homme aussi s'était levé. Il avait précipitamment ouvert un tiroir de son bureau duquel il avait tiré une feuille de papier, molle d'humidité.

— Ne partez pas. Vous ne savez pas…

Lecordier l'avait coupé :

— Je ne sais pas quoi ? Je vais rentrer chez moi, je vais passer devant sa porte et je vais penser qu'il n'est plus là. Beppe n'est plus là. Le reste, c'est sans importance.

Tous les deux avaient reposé leurs fesses sur leur chaise. Le vieux s'était adouci :

— Je sais, j'ai parlé d'une bonne nouvelle et, excusez-moi, on ne sait pas toujours bien faire. On ne sait pas toujours tout non plus. Un brave homme, pour sûr. Bah, il n'a pas tout mal fait. Il ne voulait plus vivre. Il a arrêté le temps. Il vous a tout laissé. C'était ça, la bonne nouvelle. Un bon voisin que vous aviez là, un bon voisin.

Il avait tendu le bout de papier humide à François et celui-ci l'avait d'abord pris avant de le reposer sur la table. Des images lui étaient venues et des larmes encore qu'il voulait refouler.

Le maire avait montré la feuille du menton.

— On l'a trouvée au pied de l'arbre, dans l'herbe, avec la rosée. C'est une preuve de plus qu'ils l'ont tiré. Ils ne l'avaient pas vue.

La colère semblait l'avoir repris.

— Ils vont voir, ça ne va pas se passer comme ça. Non, mais alors, bouger un cadavre pour ne pas avoir à le prendre en charge, rendez-vous compte.

François n'en pouvait plus. Tout le sordide de la conversation qu'il avait entendue lui était revenu et c'était de son ami qu'ils avaient parlé, le raide, les jambes à l'équerre, le pantalon sali de terre, lui qui s'était endimanché pour mourir et qui les avait fait rire, parce que c'était si bête de l'avoir sali en le tirant que c'en était drôle. Il s'était levé, toisant l'homme pour s'affirmer, essuyant ses joues d'un revers de manche, puis baissant les yeux, il avait confié avant de vouloir s'en aller :

— Vous ne pouvez pas savoir. C'était mon ami, un peu comme un père.

Ce n'est pas qu'il avait honte, mais une pudeur, le respect qu'il avait toujours eu pour Beppe, cette obligation de dire le secret de son âme pour le défendre, forçait sa nature.

Il avait ajouté :

— Faites pour le mieux, mais faites et laissez ces gens que vous accusez. Beppe, ce n'est pas un faiseur d'histoire. Il n'aurait pas voulu.

Le maire l'avait encore retenu. Il lui avait rapporté comment son collègue de l'autre village l'avait prévenu. Le garde, avait-il dit, en faisant sa ronde vers les huit heures, avait remarqué cet individu inanimé dans son jardin, sur la parcelle qui n'était pas de leur ressort. Il était allé sur place et constatant, au travers de la clôture, que l'homme ne réagissait pas, il avait prévenu les gendarmes. Ceux-là avaient fait le nécessaire puis le reste avait suivi, jusqu'à l'obligation, pour lui, d'assumer cette prise en charge qui l'avait contrarié. On avait retrouvé dans la veste de Beppe un double du message découvert au pied de l'arbre. Il y disait sa décision de mourir, affirmait n'avoir aucune famille et, renvoyant son monde chez le notaire, désignait son voisin et ami François comme son unique légataire.

 

À cette heure, personne ne circulait plus dans le village. On était au début de mai et tous, pour ceux qui n'étaient pas à la ville, s'activaient encore aux champs ou dans les remises. François remontait tristement la rue en direction de leurs maisons, le nez par terre, l'esprit tout bousculé de souvenirs. Ceux-là étaient comme les bulles de savon dans le vent, mordorés, brillants, suivant l'animation de l'air et pof, ils éclataient en gouttelettes, laissant la place à d'autres qui, de même, disparaissaient. Pof ! Pof ! Ne restaient alors que les traces pluvieuses de leur image éclatée. Au travers de celles-ci, les yeux embués, il avait jeté sur la façade voisine à celle de sa maison un regard vide, absent, pareil à celui porté sur un livre quand celui-ci refermé, l'histoire lue jusqu'à son terme, on voudrait qu'elle se continuât.

Ce matin-là, parce qu'il n'y avait rien d'urgent à faire, il avait d'abord traîné ses guêtres à l'intérieur de la maison. Il n'avait rien constaté qui aurait pu attirer son attention, l'alerter sur l'évènement tragique qui avait eu lieu au-delà des pierres, dans le jardin attenant au sien. Lorsque le garde avait frappé à sa fenêtre, il s'affairait à la pile, de l'autre côté du carreau, à préparer sa soupe d'ail. La veille, la soirée s'était achevée vers minuit, quand Beppe était reparti chez lui, un peu ivre d'avoir trop bu. Le ménage n'était pas fait. L'envie de cuisiner l'avait d'abord pris. Personne à qui rendre des comptes, la liberté. Il éplucherait ses légumes en premier.

 

Les deux hommes étaient sans compagne, du moins le prétendaient-ils, en sauvegardant cette apparence. Ils se rassuraient de cet état, l'un pour ne plus vouloir ni femme ni se mettre en ménage, l'autre pour dire ne pas avoir trouvé l’âme sœur. Souvent le soir, ils bataillaient à se convaincre d'avoir dit vrai. Ils avaient sympathisé dès que, voisin, ils s'étaient découverts, et leurs existences, depuis ce temps, s'étaient entremêlées, discrètement, au fil du temps, sans que quiconque, dans le village, ne l’eût jamais remarqué. De ces infinis partages que la vie autorise, ces petits riens – un bout de ficelle, un peu de sel, une réponse – qui font tout du bonheur d'un jour, une amitié était née, exempte de calculs, qu'une joie commune entretenait. Un demi-siècle séparait leur naissance, confondant leur âge dans le besoin vital qu'ils avaient l'un de l'autre, ce besoin réciproque d'écouter comme ce besoin de dire, un contentement parfait de se sentir jeune encore, et riche confusément de l'expérience de l'autre.  

 

François avait ouvert la porte. Tout de suite, son regard s'était posé sur la toile cirée de la table. Il n'avait rien débarrassé. Les assiettes sales, deux verres avec un fond de vin, les couverts, les serviettes, et les ronds pour que chacun y roule la sienne y traînaient encore. C'est dire si Beppe était là chez lui, tout comme lui était dans l'autre maison, avec aussi son rond qui l'attendait. Ne rien ranger, pas maintenant, conjurer le sort, laisser la trace, s'en imprégner d'abord avant qu'elle ne s'efface.

Il ne toucha à rien, et courut jusqu'à l’atelier, une serre qui, adossée à la maison, la prolongeait dans la continuité de la cuisine. Au travers de la verrière, il porta son regard vers les terres de Beppe. Le jour finissant, avec le soleil rasant sur les fleurs – les fleurs, c'était la manière de Beppe de se montrer tendre, un rien sensuel et gauche à les prendre au creux de la paume comme on fait d'une main pour la baiser, se pencher dessus tout pareil et les respirer longuement, seulement – , et ce ciel d'azur et d'or, c'était toujours l'espérance d'un joli lendemain, mais jamais, comme ce soir, l'espérance n'avait été aussi vaine, la beauté aussi stérile, la nature aussi cruelle.

Tout d'un coup, ce jardin qui les avait rassemblés, qui les avait vus partager tant de jours heureux, que Beppe avait préféré à son lit pour y mourir, paraissait les avoir trahis : il avait abusé de la faiblesse que Beppe avait eue d'y cuver son vin et de s'y abandonner en confiance, il avait pris, au pied de l'arbre où son ami avait dormi, sa vie pour ne plus la rendre, il l'avait séduit longtemps pour le voler définitivement au monde des vivants.

Une curieuse rancœur occupait les pensées de François. Il n'était pas allé jusqu'au lieu du forfait, il n'avait pas franchi la porte, il s'était assis dans le rocking-chair qui était là et se demandait pourquoi Beppe n'avait rien dit, et pourquoi il avait choisi cet endroit, à cette heure de la nuit, pour s'empoisonner et disparaître à jamais. Cet ultime partage était subreptice, ne lui ressemblait pas, encore moins ce renoncement que rien ne présageait. Comment l'expliquer sans mettre en cause ce détestable refuge qu'il avait rejoint et qui l'avait piégé ?

Il repensa aux heures venant de s'écouler depuis que l'ami avait fini de vivre sans qu'il s'en doute, ou que cette absence lui pèse. Il s'en voulut de n'avoir rien perçu, rien senti, rien vu qui ait perturbé un instant sa propre vie avant l'annonce fatale qui avait jeté le trouble sur celle-ci, jusqu'à le désespérer d'avoir failli, de ne pas avoir empêché le crime. Cette complicité que Beppe avait eue avec sa terre le frustrait d'une part d'amitié. Ce manque lui était terrible, un délaissement, un abandon qu'il ne comprenait pas. Le jardin, en vieille maîtresse exigeante qui avait fini par avoir sa peau, avait sans aucun doute pactisé contre lui de longue date.

N'avait-il pas connu Beppe déjà penché sur ses légumes et ses bouquets, captivé par ces forces oublieuses qui l'accaparaient tout entier, ignorant qu'il était observé à quelques pas de là ? Ainsi en allait-il de la vie de Beppe, toute consacrée aux graines, aux semis, à l'arrosage, à la récolte, et qui, parce que celui-ci avait partagé sa sagesse avec ce jeune voisin dès le premier jour de leur rencontre au-dessus des pierrailles, s'était offerte à l’amitié.

 

Comme il songeait encore à ces doux moments, et que les souvenirs, un peu, le consolaient, il ne crut plus possibles cette trahison vivement imaginée, ces accusations faciles et lâches, cet abandon dans lequel il prétendait se trouver. Il se leva, et sortit au-dehors, prêt à se confronter à celui qu’il avait accusé. Il parcourut le potager qui était devant lui, sur sa terre à lui, et dont les allées se prolongeaient au-delà d'un fantôme de mur sur le terrain attenant, vers l'horizon nu et le ciel, faisant du dessin des terrasses et des cultures que seule l’innocence affectait l'unique canevas d'une passion commune et d'une vie, leur vie.

Il jeta un œil circulaire sur l'ouvrage comme pour jauger du travail qui était à faire, constata que tout était partout en ordre et se souvint qu'il y a quatre ans à pareille époque, lorsqu'il était à observer son vieux voisin sans bouger, il n'y avait, au regard des carrés étiquetés de l'autre bord, que pissenlits et chardons sur sa parcelle.

 

Toutes ces fleurs printanières exhalaient leur odeur. Il ne résista pas à l’envie de se pencher, à les prendre dans le creux de la paume, à les respirer. Le parfum était léger, aérien, fugace, joyeux quelque part. Humblement, il convint que si pacte il y avait eu, il aurait eu pour seule raison de les associer tous trois, afin que, au travers de ce jardin commun, l'un prolongeât simplement l'autre.

À cet instant, la solitude lui pesa d’un coup.

Il regretta de n’avoir rien dit à Beppe de cette rupture qu’il avait eue avec Charlotte.

Même de ne lui avoir jamais avoué cette relation, et, depuis qu’elle l’avait trahi, la peine qu’il en avait.

Beppe ne l’aurait pas laissé.

Beppe serait vivant.

 

Il s’était pourtant promis de tout raconter, tant il en avait eu du chagrin, mais les rires partagés au moment qu’il avait cru bon avaient suffi pour tout effacer.

 

Et ces rires maintenant lui faisaient mal.